Les visages écrasés





Auteur : Marin Ledun
Editeur : Seuil
Collection : Roman Noir
Date de parution : 2011

« Vincent n’est pas le problème. Il le sait je le sais. Le problème ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. Ces projets montés en quelques jours, annoncés priorité-numéro-un, et abandonnés trois semaines plus tard sans que personne ne sache vraiment pourquoi, sur un simple coup de fil de la direction. Cette tension permanente suscitée par l’affichage des résultats de chaque salarié, les coups d’œil en biais, les suspicions, le doute permanent. L’infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition, les objectifs inatteignables. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, la double écoute. La peur et l’absence de mots pour le dire. »

L’entreprise qui sert de toile de fond à ce roman noir ressemble comme deux gouttes d’eau  à France Telecom-Orange. Un énorme centre d’appels d’un énorme groupe de Telecom. La narratrice de ce récit c’est le Médecin du Travail ou plutôt « la fosse à purin » des salariés, comme elle le dit elle-même. Elle écoute et parfois elle arrive à apaiser, à soigner. Pour tenir le coup, pour rester debout et de ne pas s’effondrer sous le poids de la souffrance de ses patients, elle raisonne uniquement en médecin, elle ne s’exprime qu’en listant des symptômes (« Stress, fatigue nerveuse, angoisses, troubles du sommeil »). Objectivité, diagnostic, préconisations…Et pourtant c’est elle qui va passer à l’acte, pour enfin soulager son patient un taylorien du tertiaire noyé parmi tant d’autres.
« lève-toi c’est décidé,
Laisse-moi te remplacer,
Je vais prendre ta douleur »
La mélodie entêtante de Camille résonne dès la première page et ne se tait jamais.
Dans cette course contre la montre, la police n’est pas le seul acteur. Le médecin lui-même enquête pour trouver des réponses à ce qu’elle appelle « l’autre histoire », les syndicats bataillent pour protéger les autres salariés, ceux qui ne sont pas morts, et enfin la Direction s’emploie à sauver les apparences dans l’unique but de ne pas perdre de parts de marché.
Les visages écrasés est un roman fort et sans pitié. Le style brut de Marin LEDUN est parfaitement adapté à cette ambiance non pas sombre mais au contraire blafarde façon bloc opératoire ou plutôt salle d’autopsie. Si comme moi vous travaillez dans ce genre de structure, vous ne regarderez plus jamais votre superviseur de la même manière. Si comme moi vous êtes élu au Comité d’Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail de ce genre de structure, c’est votre vision de votre mandat qui en sera irrémédiablement bouleversée.