Fred Bernard et François Roca


Bonjour, messieurs Fred Bernard et François Roca, et merci d’accepter de répondre à mes questions.


1- Tout d’abord, comment définiriez-vous votre rapport ? Etes-vous collaborateurs, amis, ....?

Fred : Nous sommes d'abord amis depuis 20 ans. Et collaborateurs depuis 16 ans. Pour moi, c'est proprement incroyable, quand j'y pense.

François : Pour moi aussi ! Cela commence à faire un bout de temps.
Comme un vieux couple...



2- Comment travaillez-vous ?

Fred : Depuis le début, nous nous mettons d'accord sur un thème ou une géographie. Nous en avons toujours deux ou trois d'avance. Nous choisissons notre sujet au printemps, je dois imaginer et écrire une histoire avant l’hiver, ensuite François doit réaliser les illustrations pour que le livre sorte à l'automne. Dans le meilleur des cas, je suis très inspiré et l'histoire m'est pour ainsi dire "dictée" par une belle et douce nuit, mais elle me demandera encore beaucoup de travail. Dans les autres, je rassemble documentation et idées pendant des semaines jusqu'à ce que tout s'assemble, s'agence, se découpe dans la masse des "possibles". Dans les deux cas, j'ai besoin de plusieurs mois de relecture et de recul pour que je sois content de moi et qu'enfin, j'ose lire le texte à François, puis l'envoyer à l'éditeur en croisant les doigts. Quand tout le monde est d'accord, François et moi découpons le texte ensemble en autant de double- pages que contiendra le livre. François attaque ensuite sa partie en commençant par des illustrations qui présentent les personnages principaux. Il lui faudra également plusieurs mois, pour peindre les 15 ou 16 illustrations, parfois plus d'une semaine ou 10 jours par dessin. Je le suis pas à pas, et jusqu'à la fin, nous savons que le texte pourra changer un peu ou que certaines idées de dessins pourront être remplacées par d'autres afin de se dégager des "fausses premières bonnes idées" ou des redondances. La couverture vient en dernier. Et le titre ; soit nous avons le bon dès le départ, soit nous allons « galérer » avec l'éditeur, nos amis et nos proches pour trouver enfin LE titre. Ouf !

François : Tout d'abord c'est une grande chance pour moi de pouvoir travailler avec Fred, car je suis autant à l'initiative du projet que lui.
Je ne suis plus dépendant uniquement des textes que les éditeurs m'envoient et qui ne correspondent pas toujours à ce que j'ai envie de faire.
Avec Fred, je me sens pleinement auteur car on pense le livre à deux dés le départ.



F.Bernard, acceptez-vous d’éventuelles modif. de texte de la part de F.Roca ?

Bien sûr. C'est tout l'intérêt de notre collaboration. Ces histoires sont écrites POUR François, (j'imagine ses dessins en écrivant, pas les miens, ni ceux de personne d'autre) il est donc important d'accorder nos violons. Il faut qu'on soit d'accord sur tout. Parfois, l'un pousse plus que l'autre à conserver ou à éliminer telle ou telle scène, telle ou telle réplique. L'important est de ne pas trop tirer la couverture à soi afin que la complicité et la magie du rapport texte/image opère…
Là encore, tout est une question d'équilibre, c'est donc fragile. Dans l'idéal, il faut que tout semble simple et limpide au lecteur, alors que c'est un travail colossal d'espérer d'atteindre l'évidence, comme en gymnastique. C'est à cela qu'on s'applique tous les deux.



F.Roca, acceptez-vous des descriptions précises ou même des croquis de la part de F.Bernard ?

Oui, je suis toujours ouvert au dialogue et Fred a bien sur une idée des dessins que je vais faire. Le but c'est aussi de le surprendre par une vision : ma vision de son histoire, mais comme on se connait très (trop ?) bien c'est un peu compliqué parfois.



Est-ce que les éditeurs vous font des remarques ou des requêtes ?

Fred : Tout se fait en accord avec notre éditrice, Lucette Savier, d'Albin Michel, avec laquelle c'est un bonheur de travailler depuis des années. Contrairement à certains auteurs, je suis très demandeur d'un œil extérieur sur mes textes. Je connais leurs faiblesses et j'ai envie qu'on m'aide à y remédier. En revanche, je ne lâche rien sur mes certitudes même si celles-ci peuvent parfois déconcerter l'éditeur, dans ces cas-là, c'est important que François soit de mon côté.

François : Oui, il faut être solidaire et c'est l'intérêt de travailler à deux dans un métier qui est quand même bien solitaire. Mais nos relations avec nos éditeurs se passent très bien, ils nous font confiance et nous ne sommes tout de même pas complètement obtus. C’est un travail d’équipe.



3- François Roca, vous est-il arrivé de peindre un personnage et de demander à F.Bernard de lui inventer une vie ?

Oui, à deux reprises pour Le train jaune et Monsieur Cloud. J'avais fait dans les deux cas des images pour le concours d'illustration de Bologne et comme des éditeurs étaient intéressés par ces histoires sans parole, j'ai demandé à Fred d'y mettre ses mots.



4- Pourquoi n’avez-vous pas fait davantage d’albums en noir et blanc comme Monsieur Cloud nuagiste ?

Fred : La réponse est très simple. On avait prévu deux albums dans le style de Monsieur Cloud au départ, et au vu des ventes du premier l'éditeur nous a dit : "Heu, bon en fait, un seul comme ça, c'est très bien." François ayant passé un temps fou à gratter ses gratte- ciel, il a repris ses pinceaux.

François : Oui, la technique de Monsieur Cloud est très longue et assez laborieuse donc je n'ai pas trop insisté pour en faire un autre. Et puis j'aime trop la peinture et la couleur.



5- D’où et quand est sortie l’idée d’une histoire sur un enfant naissant sans bras ni jambe ?

Fred : Nous désirions adapter le film Freaks en album jeunesse, l'éditeur (le Seuil) n'a pas réussi à obtenir les droits, nous sommes donc restés dans cet univers mais il fallait trouver autre chose… François me demandait un "héros" sans jambes avec des bras car il avait découvert à la maison de la danse de Lyon un danseur anglais merveilleux, sans jambes.
J'ai supprimé les bras "grâce" à un accident que j'ai eu l'âge de 23 ans en tombant d'une falaise de 12 mètres. Je suis resté plus de 3 mois au lit, dépendant des autres pour faire quoi ce soit. Je voulais que Jésus Betz soit ainsi, dépendant, résistant et aventureux en même temps. Et imaginer ce qui pouvait lui arriver malgré son handicap.

François : A la base, j'ai fait mon diplôme de fin d'études en reprenant l'histoire de Freaks avec une douzaine d'illustrations. J'ai démarché les éditeurs qui trouvaient cela très beau mais ils ne pouvaient pas le faire car ce n'était pas pour enfant. Heureusement, Jacques Binsztock du Seuil jeunesse voulait prendre le risque de l’éditer et j’ai donc demandé à Fred si cela l'intéressait. Cela a pris quelques années mais on est hyper fiers du résultat. Jésus Betz reste notre livre préféré.



Fred Bernard, le thème des “Freaks” est récurrent : Jésus Betz, Le pompier de Lilliputia, l’Homme-Bonsaï,...est-ce un hasard, une fascination pour les destins particuliers, ou une mise à l’épreuve pour votre illustrateur ?

Fred : Je crois que cet intérêt provient de la meilleure amie de ma mère, Babette, décédée aujourd'hui. Fortement handicapée, appareillée et très disgracieuse, elle était adorable, drôle et une grande matheuse ! Elle donnait des cours de soutien à ma petite sœur et impressionnait beaucoup mes amis de passage quand elle venait à la maison. J'ai eu le temps d'apprécier la force inouïe et le courage que demandait une vie pareille. Seuls les êtres différents, physiquement ou mentalement, vivent des destins extraordinaires. Incapables de se faire discrets ou d'être grégaires, ils sont forcément propices à la fiction. Même si la réalité la dépasse toujours, et de loin… Ensuite, oui, ça m'amuse de voir François « transpirer » un peu sur ces personnages hors du commun, mais il est toujours partant. Ça lui parle autant qu'à moi.



François Roca, quel sentiment domine quand FB vous demande de dessiner un truc compliqué, comme un homme avec un arbre sur la tête ? (excitation, angoisse…)

François : C'est un challenge et je dois dire que pour L'Homme Bonsaï, j'avais un peu de mal à le visualiser au début mais c'est ce qui est intéressant.



6- Le personnage de Jeanne et le Mokélé, Mlle Picquigny, continue ses aventures en BD. Fred Bernard, était-ce évident, après l’album jeunesse, que vous ne laisseriez pas tomber ce personnage ? Si oui, pourquoi elle plutôt qu’un(e) autre ?

Fred : Avec Jeanne et le Mokélé, c'est la première et unique fois, où François était d'accord avec l'éditeur,contre moi. Nous avions prévu une aventure africaine à la Tarzan, et en cours d'écriture j'ai basculé vers l'intime, le drame sentimental, avec en sus, Jeanne qui tombait enceinte, et ce n'était pas du tout ce qu'on avait convenu. Je me suis rangé à leurs avis, en me promettant de reprendre l'idée initiale en bande dessinée et en développant même mon propos avec plus de personnages. Ce fut également le cas avec L'homme-bonsaï, mais j'avais délibérément mis de côté dès le départ l'histoire d'amour tragique avec la jeune Chinoise à laquelle j'avais songée, en me concentrant uniquement sur les aventures maritimes de l'homme-bonsaï. Je suis venu à la BD pour dessiner bien sûr, mais aussi pour cesser de vouloir à tout prix faire "entrer" en album jeunesse ce qui ne l'était pas. J'ai senti qu'on avait atteint les limites avec Jésus Betz, L'indien de la tour Eiffel et L'homme-Bonsaï. C'est en tout cas ce que je pense aujourd'hui.



François Roca, vous sentez-vous frustré de ne pas continuer à dessiner Jeanne ?

François : Non pas du tout ! Au contraire je suis heureux de suivre ses aventures sous la plume de Fred.



7- Soleil Noir et Cheval vêtu sont un seul et même personnage. Envisagez-vous, parfois, de reprendre un autre personnage pour conter plusieurs épisodes de sa vie ? Pour l’un et pour l’autre, duquel s’agirait-il ?

Fred : C'est l'exception qui confirme la règle pour l'instant. Je pense parfois reprendre la suite de La reine des fourmis a disparu que j'avais imaginée à l'époque, mais j'ai peur que ce soit trop tard. Nous avons changé et je crains que cela semble trop intéressé, style "Machin 2, le retour". Pourtant j'avais laissé la fin ouverte exprès, les fourmis et leur reine ne retrouvaient pas tout à fait la fourmilière et se réjouissaient prématurément…



8- Le thème du voyage (trains, navires, aviateurs, explorateurs) revient souvent. Fred Bernard, rêviez-vous d’être aventurier ? Quels étaient vos livres préférés quand vous étiez petit ?

Fred : Ah, ah… Bien sûr que je rêvais d'être aventurier ! Je lisais Jack London, Henry Williamson, Jules Verne mais aussi Tintin et Spirou. Et à la télé et au cinéma : Tarzan, Indiana Jones mais aussi Daktari ! Et cela ne me lâchait pas. Aussi ai-je entamé des études scientifiques en songeant sérieusement devenir vétérinaire en Afrique et soigner, lions, girafes, éléphants et rhinocéros… Ce sera pour une autre fois ! Je suis rentré finalement aux Beaux-Arts, et dès que j'avais trois sous de côté, c'était pour voyager. D'abord en Europe à moto avec des amis, puis de plus en plus loin. Je continue autant que possible d'aller voir comment ça se passe ailleurs avec le plaisir de trouver la France exotique à mon retour, ça m'aide à mieux apprécier notre pays, à être encore plus critique.



9- François Roca, quels sont vos peintres et dessinateurs préférés ?

François : la liste est longue et je continue d'en découvrir encore aujourd’hui. Mais si je dois en citer quelques uns je commencerai par les illustrateurs de l'âge d'or de l'illustration américaine du début du XXème siècle, tels que Wyeth, Pyle, Remington, Cornwell… Les préraphaëlites ainsi que la peinture réaliste Sorolla ou Sargent. J'adore le musée d'Orsay et depuis quelques années je vénère Monet pour son utilisation de la lumière et de la couleur. Quelle peinture!!!



10- La Reine des Fourmis a disparu est une enquête policière, La Comédie des Ogres est une pièce, Jeanne et le Mokélé a une narration particulière. Est-ce que vous vous lancez des défis à relever ? Un poème épique ? Une aventure dans l’espace ?

Fred : Le souci avec les histoires que j'aime raconter, c'est leur densité. Comment introduire autant de personnages, de péripéties, de rebondissements, de sentiments et d'émotions en aussi peu de pages, avec aussi peu de signes? En général, 14 ou 15 paragraphes d'une dizaine de lignes seulement ! La structure narrative de ces histoires sont souvent le résultat d'une gymnastique d'écriture afin de rentrer le contenu dans le contenant. Je dois épurer, miniaturiser, tordre mon récit de toutes mes forces sans lui faire trop de mal, d'où "le compte rendu d'enquête", "la lettre", "la pièce de théâtre", etc… Mais c'est avec le soutien sans égal des illustrations de François que l'on s'attache aussi rapidement et facilement à mes personnages et à leurs aventures. C'est la magie de l'album illustré et celui de la bande dessinée aussi.



11- Le héros du Secret des Nuages s’appelle Marco, comme le héros de “Porco Rosso”. Est-ce un hommage à Hayao Miyazaki ?

Fred : Dans le mille ! J'ai découvert Miyazaki d'un seul coup avec une rétrospective au festival d'Annecy en 90 ou 91, il venait de terminer Porco Rosso et j'ai vu tous ses films précédents en une semaine. J'étais bouleversé. D'autant que je l'ai vu sur scène, accompagné par Mœbius qui se présentait comme "Membre de la première heure de la secte secrète des adorateurs de Miyazaki". À la fin de Mon voisin Totoro, dans la grande salle, tout le monde s'est levé, standing-ovation, Miyasaki est revenu sur scène, avec sa traductrice et Mœbius, et il pleurait comme un enfant. Ça m'a beaucoup marqué. Je pense qu'il devait appréhender la réaction de ces professionnels français du dessin animé. Beaucoup osait encore parler de "japoniaiseries", même si Akira en avait scotché plus d'un. Miyasaki cherchait alors un distributeur pour la France et Walt Disney faisait barrage. Finalement, il a été distribué par Walt Disney… Voilà pour la petite histoire.



12- Pensez-vous, un jour, vous lancer dans le projet d’un film d’animation ? (Personnellement, j’adorerais pleurer en salle sur les destins de L’Indien de la Tour Eiffel et Alice La Garenne....et voir les peintures de François Roca sur la toile !)

Fred : Ce serait avec joie, mais je ne pense pas que l'initiative viendra de nous, nous serions toutefois près à donner un bon coup de main. C'est un autre métier, un travail d'équipe, d'intermédiaires… Nous ne nous retournons pas tellement sur notre passé, toujours excités sur la suite de ce que nous pourrions raconter encore et encore ! C'est peut-être une erreur… Des producteurs s'intéressent de près et depuis longtemps à nos histoires, même si on entend souvent que "c'est un gros budget" et que"c'est du lourd", beaucoup de décors, de personnages, d'émotions qui tiennent sur un fil sur le papier, mais sur un écran… Sur écran, avec des gros violons et une mauvaise interprétation, cela pourrait aussi faire très facilement "boum-c'est nul! (il y a tant d'exemples…) J'en serais malade, je suis tellement attaché à nos personnages…



13- Pouvez-vous me donner les titres de vos films préférés ?

Fred : La forêt interdite de Nicholas Ray (ce film m'a simplement retourné le cerveau vers 9 ou 10 ans) , La nuit du chasseur de Charles Laughton, The Mission de Roland Joffé, Rumbel Fish de Coppola, L'odeur de la papaye verte de Tran Anh Hung, tous les Terence Malick, les Fellini, les Sergio Leone, les Claude Sautet, des films où la musique belle et omniprésente , et je ne parle que de films anciens, la liste serait trop longue.

François : Moi,les vieux Tarzan avec Johnny Weissmuller et surtout Maureen O'Sullivan,definitivement.



14- Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? (si ce n’est pas top secret...)

Fred : La fille du Samouraï où nous renouons avec un genre exotico- dramatico-pompier un peu XIXème qui nous tient à cœur, proche de L'indien de la tour Eiffel ou L'Homme-Bonsaï. Et, tout seul, la suite des aventures de Jeanne Picquigny en bande dessinée !

François : Oui, La fille du Samourai est notre prochain projet et je dois dire que cela va « être coton ». Fred a mis la barre très haut au niveau de l'histoire et je vais devoir mettre tout cela en images...de longues journées en perspective mais cela va être une belle aventure. J'ai hâte de m'y mettre!


( merci encore à Fred Bernard et François Roca !)